images (6)L’Afrique a besoin d’un nouveau type de citoyen, dévoué, modeste, et bien informé qui renonce à lui pour servir l’Afrique et l’humanité, un homme dont la force soit l’humanité, et sa grandeur l’intégrité » Kwame N’krumah

Au 21e siècle, quantitativement, les guerres civiles -inter-étatiques- sont plus nombreuses que les guerres internationales (D. Battistella). Par ailleurs, en Afrique, ces conflits armés à l’intérieur des États -majoritairement incapables de sécuriser les territoires, les frontières, et protéger les citoyens- sont motivés par des revendications politiques, économiques, territoriales de petits groupes rebelles ici et là.

Cependant, ces groupes rebelles -souvent instruments de grandes puissances pour cacher des enjeux géopolitiques et géostratégiques- utilisent des marqueurs symboliques, identitaires, et religieuses pour justifier leurs prises d’armes contre l’État-nation et le pouvoir central.

Toutefois, pour mieux pervertir ces conflits qui sont avant tout sociaux, ces éléments de manipulation entrent en jeu afin de brouiller la piste d’une lecture objective des causes, et les conflits sont transposés dans le champ de l’ « ethnie » et/ou de la religion. Ainsi, qualifier ces conflits sociaux en Afrique de conflits « ethniques » ramène à « essentialiser » une construction sociale et culturelle qui est l’ « ethnie » -surtout l’usage qu’on en fait dans le contexte africain-, et à instrumentaliser les différences entre les peuples de cultures différentes. Du coup, il est important, en cette période de commémoration du 21e anniversaire du génocide rwandais de 1994, de s’intéresser à la dimension symbolique -donc instrumentalisée car basée sur la construction et la manipulation des représentations, sur des perceptions subjectives et fausses que les différents acteurs ont les uns des autres- qui a motivé ce génocide, et qui continue à alimenter de nombreux conflits en Afrique. Ainsi, l’approche constructiviste qui met au cœur de son analyse « l’homo symbolicus » plutôt que « l’homo politicus » ou « l’homo economicus » afin de démontrer les enjeux symboliques et identitaires des conflits armés nous permettra de démonter l’usage machiavélique qu’on fait de l’ « ethnie » en Afrique.

Cliver l’Afrique par l’ « ethnie »

En ce jour, l’Afrique reste confronté à la question de l’ « ethnie » qui revêt de nombreuses formes comme « tribalisme, micro-nationalisme, particularisme… », et qui provoque de multiples bouleversements socio-politico-économiques (E. M’Bokolo). Et pour percer un peu le mystère de ces conflits « ethniques » et postcoloniaux, nous ne pouvons ne pas considérer l’absence de ce type de conflit dans l’Afrique pré-coloniale, ou passer sous silence le fait extérieur, le processus de colonisation et de décolonisation de l’Afrique. En revanche, ce postulat est à nuancer car l’Afrique pré-coloniale n’était pas une société complètement homogène où il y avait une absence d’hostilité et de conflictualité dans les relations culturelles entre les différentes communautés. Pour preuve, et comme le souligne M’Bokolo, beaucoup de ces conflits ont contribué à faciliter l’ « établissement des colonisateurs. » Par ailleurs, le colonisateur dans son expédition a utilisé trois types d’instruments de pouvoir -le recensement, la carte, et le musée- en Afrique, en Asie, et dans les Indes Occidentales pour créer des « communautés imaginaires » afin de mieux concilier exploitation coloniale et capitalisme (B. Anderson). Le recensement pour catégoriser et gouverner les peuples selon l’imaginaire -la perception erronée- du colonisateur faisant fi des réalités existantes. La carte qui servait d’outil pour dessiner des frontières, créer des « communautés imaginaires » en coupant, désintégrant les « groupes » d’une même culture ou en forçant le brassage entre les « groupes » de cultures différentes. Le musée, afin de mettre en place des objets culturels servant de références historiques auxquels ces peuples colonisés pouvaient et/ou devaient s’identifier, ici encore selon l’imaginaire du colonisateur, une manière de perpétuer la domination culturelle.

Il est clair que nous ne pouvons pas amputer tous ces conflits sociaux au régime colonial, toutefois, la colonisation, par le bouleversement de certaines pratiques sociales, politiques, et économiques ante-coloniales, a favorisé l’émergence de ces particularismes dont des élites africaines dans la quête de pouvoir en ont fait usage pour arriver à leurs fins ou pas.

Essentialisation de l’ « ethnie » au Rwanda

Comme nous l’avons vu pendant l’esclavage aux États-Unis avec la hiérarchisation des « races » -les Blancs en haut et les Noirs en bas-, le même phénomène s’est produit durant la colonisation de l’Afrique (J. Ki-Zerbo). De ce fait, ce qui s’est passé au Rwanda est un exemple édifiant en ce sens où la hiérarchisation et l’instrumentalisation des différents clans ont schématisé la tragique et l’horrifique route qui a conduit au génocide. En effet, l’historien G. Prunier rappelle que le génocide rwandais n’est pas une « fatalité biologique ni une explosion de violence spontanée », mais « un fait historique » et le résultat d’un processus qui mérite d’être analysé. Ici, il n’est pas possible -malgré la bonne volonté- de rentrer dans tous ces détails, cependant, notre postulat de base est de démontrer la construction du mot « ethnie » qu’on utilise en Afrique pour créer des conflits, opposer les identités, et menacer l’idée de « nation » dans nos États. Dans le Rwanda pré-colonial, les différents clans -les Tutsis, les Hutus, et les Twas- coexistaient comme des classes socio-économiques, et la seule différence entre eux était par rapport à la division du travail. Les Tutsis pratiquaient l’élevage, les Hutus cultivaient la terre, et les Twas étaient moins nombreux et moins considérés (F. Graner ; P. Crisafulli et A. Redmond).

Par ailleurs, ces différentes classes socio-économiques partageaient le même territoire, la même langue, et avaient des aspects culturels communs comme la religion. Les membres de ces différents clans pouvaient même se marier entre eux. Un Hutu qui avait beaucoup de bétails pouvait même être considéré comme un Tutsi ( P. Crisafulli et A. Redmond). Donc, il n y avait pas une barrière « explicite » d’exclusion entre ces différents clans. Par ailleurs, comme l’observe G. Prunier, les premiers explorateurs européens arrivèrent en terre rwandaise fin 18s, et trouvèrent les différents clans vivant côte à côte, toutefois, ces explorateurs européens dans une incompréhension totale les ont pris comme des tribus. Ainsi, la structure et l’organisation sociale fut manipulée et interprétée de la mauvaise des manières s’appuyant sur des théories racistes et racialisantes des colonisateurs belges ( P. Crisafulli et A. Redmond).

« L’étranger ne voit que ce qu’il sait déjà », dit un proverbe rwandais.

La Belgique a, en effet, « hérité » du Rwanda après la défaite allemande pendant la 1ère guerre mondiale. Ainsi, elle trouva que les Tutsis n’étaient pas des Africains mais avaient une origine caucasienne, et étaient logiquement supérieurs aux Hutus. Dans un premier temps, les Belges se sont alignés avec les Tutsis, cependant, les premiers missionnaires belges qui étaient déjà dispersés dans le pays, n’étaient pas d’accord avec la domination d’une minorité sur la majorité. D’où la production d’un premier manifeste Hutu en 1957 contre la domination des Tustis ( P. Crisafulli et A. Redmond).

L’historien S. Kinzer analyse que ce positionnement et repositionnement des Belges était le résultat de leur propre différence entre Wallons et Flamands. Ici, nous n’allons pas parler de la mise en place de la carte d’identité ou de tout le processus qui a conduit au génocide. Cependant, il est intéressant de souligner que les premiers massacres du génocide ont commencé depuis 1959. L’utilisation du marqueur « ethnique » par les Belges, selon F. Granier, ne convenait pas à la réalité d’alors rwandaise. Si « ethnie » il en était question, le terme pourrait mieux s’appliquer aux « Wallons et Flamands belges » qu’aux Rwandais. Pour F. Granier, l’ « ethnie » renvoie plus à des différences de « territoire, de religion, de langue », et ce n’était pas le cas au Rwanda. Donc, le concept « ethnie » a été construit dans le cas rwandais, ensuite utilisé pour diviser, hiérarchiser et re-hiérarchiser les classes sociales, opposer les identités les unes aux autres.

J. Ki-Zerbo rappelle que parler d’ « ethnie » renvoie au « sang » et à la « race ». Toutefois, selon Ki-Zerbo, il faut transcender les « ethnies » en Afrique et non les « nier » car faisant partie de la richesse culturelle africaine.

images (2)Transcender l’ « ethnie »

Il est temps d’arrêter de considérer les conflits de nationalités et sociaux comme des conflits « ethniques ». Le cas de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso en ce qui concerne la nationalité, et le cas du Mali où un groupe rebelle dont le nombre le disqualifie d’entrée de jeu -car pas du tout représentatif-, mobilise l’identité à des fins indépendantistes. Au Mali, la culture dont ce groupe rebelle prétend être la voix, adhère à la nation malienne. Et considérer ce groupe rebelle comme une entité identitaire légitimerait leur revendication symbolique et territoriale avec cette image d’ une minorité réprimée qu’il affiche partout. En procédant ainsi, nous essentialisons des constructions identitaires artificielles. Le terme « ethnie » n’a pas le même sens quand on le mobilise en Afrique pour diviser, ou en Occident pour représenter toutes les personnes ayant un certain trait particulier et distinctif ou/et partageant une certaine réalité sociale comme l’immigration. Une fois encore, il devient urgent de sortir de cette « ethnicisation » de l’Afrique, tout en bannissant bien évidemment le mot « ethnie ». Selon J. Ki-Zerbo, « il est évident que la guerre ne finira jamais si l’on s’entête à ne regarder que les ethnies qui dépassent souvent les frontières nationales », à redessiner les frontières créant encore plus de barrières, ou encore à « mobiliser le groupe ethnique pour barrer la route et s’opposer les uns aux autres. »

L’Afrique doit aller vers plus d’ouverture, plus de coopération inter-africaine comme avait été pensé le projet de l’Union Africaine par les pères fondateurs. L’idée est de faire sortir les différentes cultures de ce piège colonial des frontières maladroitement et inconsciemment dessinées afin de faciliter les échanges -culturel et commercial- transfrontaliers, et non continuer à isoler les cultures les unes des autres.

Mahamadou Cissé